Compte rendu de la conférence de l'Art Roman du 10.04.2017

Club d’Histoire de La Tour Blanche 

                À l’aube de l’art roman en Périgord
A quelle époque se sont développées les formes de l’art roman en Périgord ? 
C’est à cette question difficile que s’est attaché à répondre Christian Gensbeitel, maître de conférences en histoire de l’art médiéval à l’université Bordeaux Montaigne. Le 10 avril 2017, pendant près de 90’, il a captivé la centaine de personnes réunies par le Club Histoire Mémoire Patrimoine de La Tour Blanche.

Dire de quand datent les premiers monuments romans est difficile car nous manquons cruellement de repères chronologiques et de sources, déclare d’emblée Christian Gensbeitel. Les datations, élaborées à partir de la méthode comparatiste, sont donc toujours relatives : on essaie de voir ce qui se ressemble ; parfois on a raison, parfois on se trompe. Christian Gensbeitel s’est donc bien gardé de certitudes. A travers de nombreuses photos, il nous a plutôt proposé une manière de regarder et d’interroger les monuments situés en Périgord, plus précisément dans le Diocèse de Périgueux qui intégrait à l’ouest une partie de la Charente.
Comprendre l’architecture romane en Périgord consiste donc à faire des comparaisons, tout en recherchant des indices de datation absolue (C14, datation des mortiers, dendrochronologie,…) quand cela est possible. Le premier art roman est marqué par le poids de la tradition. Il est représenté par des bâtiments assez simples hérités du dispositif basilical. Ils sont rectangulaires, avec une abside ou un chevet rectangulaire, parfois un transept, et généralement dépourvus de voûtes. On les reconnait à leurs murs assez minces appareillés en moellons provenant de sites gallo-romains ou de tas amassés au bout des champs (chirons). Quelques éléments distinctifs permettent d’identifier ces premiers monuments romans : des maçonneries en moellons, des anciennes ouvertures sous forme de petites fenêtres étroites encadrées par des pierres de taille, avec soit des arcs à claveaux étroits de tradition, soit des linteaux simplement échancrés pour imiter la forme d’un arc, ce qui est la forme la plus courante au 11ième siècle.
A la fin du 11ième siècle et surtout au 12ième, l’art roman évolue vers un emploi de plus en plus conséquent, puis systématique, du moyen appareil de pierre de taille, mais aussi vers un aménagement plus sophistiqué des parties orientales, pouvant s’accompagner de la construction de tours (les clochers). L’apparition des clochers correspond à une des nouveautés issues sans doute de la réforme grégorienne qui tend à réaffirmer la place centrale du clergé dans la société tout en renforçant la hiérarchie et la distinction de l’Eglise. Face à la tour du seigneur, le clocher marque la présence du clergé dans le paysage, mais aussi la prééminence des clercs sur la société. C’est l’époque, dans le dernier tiers du 11ième  siècle, où l’on voit apparaître des architectures plus structurées et monumentales, des arcatures plaquées rythmant les intérieurs des absides.
En Périgord, comment détermine-t-on le passage du haut Moyen Âge à la période romane ?
Actuellement, on a peu d’édifices dont on peut dire qu’ils datent du 9ième ou du 10ième siècle. En Dordogne, la question se pose pour l’église de Pressignac-Vicq dont des pans entiers de la nef sont appareillés en moellons et pourraient dater du 10ième siècle. L’église de St Martin de Coulaures possède  une nef dotée d’un appareil en épis (opus spicatum), qui pourrait aussi dater du 10ième siècle. L’église de Montferrand-du-Périgord comporte une partie d’élévation très ancienne semblable, qui t pourrait être antérieure à l’an 1000 mil. L’église de St Jory dans le nord de la Dordogne est sûrement très ancienne avec son chevet plat et ses fenêtres à claveaux étroits. S’il est difficile de dater les édifices antérieurs à l’an  mil, on n’a pas trop de mal à trouver des édifices du 11ième ou du début du 12ième siècle : c’est le cas de l’église de Bors dans le Ribéracois charentais et de celle de St Marcory dans le sud du département.
Les édifices en moellons recouvrent en fait des formes très variées. Le Périgord est un des territoires qui a le plus joué sur une multitude de gammes, de formats, de hauteurs d’assise, de coloration (effet de mouchage). Les monuments les plus connus qui portent des traces de cette aube romane en Périgord sont les églises d’Agonac, de St Hilaire d’Estissac, de Bourg du Bost.
Autre question que l’on se pose : où sont les grands modèles de l’art roman dans le diocèse de Périgueux ? Est-ce la cathédrale Saint-Etienne, en partie détruite lors des guerres de religion dont le clocher représente l’architecture la plus élaborée du 11ième siècle ? Est-ce la basilique Saint-Front, complètement reconstruite au 19ième, mais dont le clocher est un chef-d’œuvre ? Actuellement c’est la tour de Brantôme qui rivalise avec celle de Saint-Front et lui serait antérieure (elle serait de la seconde moitié du 11ième siècle et non de l’époque de Charlemagne). Sa série de chapiteaux marque l’émergence de l’art sculpté.
L’abbaye de Tourtoirac (restes de l’ancienne nef, amorce d’une fenêtre à claveaux, arcades plaquées), les églises de St Léon sur Vézère (un des clochers les plus anciens du Périgord), Jumilhac-le-Grand (chevet en moellons, arcades plaquées à l’intérieur), La-Chapelle-Saint-Robert (édifice en moellons, contrefort sous une fenêtre), Saint-Front-sur-Nizonne (appareil mixte) et Augignac (appareil mixte), Saint-Julien de Jayac, Urval, Segonzac, ou encore la chapelle du château de Villebois Lavalette, sont des monuments intéressants du point de vue du 1er art roman en Périgord, et des témoins de l’élaboration des formes les plus sophistiquées de l’art roman dans ce territoire entre la fin du 11ième et le début du 12ième siècle.

Christian Gensbeitel termine son exposé en soulignant l’éclosion de l’art roman en Périgord au cours du 11ième siècle et son développement sur une période assez longue, ainsi que l’ouverture de ce territoire à différents courants. Cela explique la diversité et la complexité de l’art roman en ses débuts. Ce qui le fédère, ce sont des techniques constructives, des formes simples et familières que l’on retrouve dans toute l’Aquitaine. On ne peut toutefois le cerner aujourd’hui que de façon diffuse. Des datations plus précises et d’autres études sont nécessaires pour redonner toute sa place au roman périgourdin.


Bruno Déroulède
Avril 2017
Vu par le conférencier

Compte rendu de la conférence du 20 mars 2017: "Les clochers dans nos paysages"



Les clochers dans nos paysages

Que serait la France sans ses clochers ? En 1981, un futur président ne s’y était pas trompé. Le clocher de son affiche électorale représentait la tradition rurale, profonde et historique de la France. Il fut élu. Que racontent les clochers dans nos paysages ? Le 20 mars, lors d’une nouvelle conférence très suivie (environ 100 participants) du Club Histoire de La Tour Blanche, Alain de La Ville s’est attaché à répondre à cette question.

De nombreuses églises romanes n’avaient pas de clocher comme celle de St Privat-des-Prés ou celle de Bourg des Maisons. Les premiers clochers furent édifiés en Italie dès le haut moyen âge  sous forme de campanile. Ces tours ou constructions portant des cloches étaient indépendantes du bâtiment de l’église. C’est le cas du clocher de Brantôme voire de celui de Saint Front. Certains clochers ont été construits uniquement pour porter des cloches : les clochers-murs des Cévennes par exemple. A partir du XIème siècle, le campanile est supplanté par le clocher qui s’établit sans rival hors d’Italie. Pointés vers le Ciel, les clochers sont au moyen-âge l’expression du divin, mais aussi l’affirmation de la présence spirituelle et temporelle du Clergé sur son territoire. Dans certains cas, ils peuvent signifier la puissance. Lieux de rassemblement de la communauté chrétienne, ils rythment tout autant la vie religieuse que la vie quotidienne. Au 19ème siècle, l’évolution des techniques permit de construire à un coût abordable des flèches perçant les nuages pour atteindre les cieux. Ce fut le cas pour l’église de Verteillac.

Le premier rôle des cloches et par extension des clochers, est d’appeler les fidèles à la prière, en particulier au moment de l’Angélus qui dans de nombreux villages comme à Cherval, est encore sonné trois fois par jour (7h, 12h, 19h). Le rôle des cloches va au-delà. Le tocsin alerte la population d’un danger imminent, le glas signale l’agonie, la mort ou des obsèques, les volées annoncent un évènement heureux.

Au moyen-âge, les clochers sont aussi des tours de guet. Ils servent de refuge et de défense pour les communautés villageoises qui n’ont pas de château. On en a une bonne illustration avec les églises de St Martial de Viveyrol, Paussac, Bouteilles San Sébastien, Lusignac, St Germain du Salembre, Grand Brassac, Vieux Mareuil, Cercles, ou encore Cherval. Les clochers de certaines de ces églises ont des mâchicoulis créant un surplomb facilitant la protection des portes.

Les clochers vont peu à peu à peu quadriller le territoire et constituer des repères géographiques. Ils permettent en outre de s’orienter, le support fixe de la girouette indiquant comme à Cherval les quatre points cardinaux. Avec la sonnerie des cloches et la présence des horloges, ils rythment le temps.

De nombreux clochers subirent la tourmente révolutionnaire. Ils furent restaurés à partir du Concordat de 1801, début de l’époque des curés bâtisseurs.

Chaque clocher a sa voix. La fabrication des cloches en airain (80% de cuivre + 20% d’étain) obéit à des règles de géométrie qui se sont perfectionnées dans le temps. Composée de différentes parties (joug, anses, cerveau, épaule, robe, panse, pince, lèvre inférieure, battant, faussure), chaque cloche doit émettre la sonnerie la plus belle possible, à l’image de celle de Verteillac qui vient d’être restaurée. L’installation d’une cloche suit par ailleurs des rites avec un parrain et une marraine.

Les clochers sont en définitive les marqueurs de nos paysages, et notamment de nos paysages ruraux. Ils suggèrent souvent des sentiments de paix et d’éternité comme celui de Magnac Lavalette. Dans des paysages qui évoluent, ils rappellent la continuité du temps. A une époque où l’on a tendance à délaisser les campagnes, ils pourraient être aussi des fédérateurs d’énergie pour reconquérir et revitaliser nos territoires.

Bruno Déroulède
Mars 2017