Elisée Reclus (1830-1905)
Par Claire Debidour
Jacques Élisée Reclus, né le 15 mars 1830 à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde) en France et mort à Thourout en Belgique le 4 juillet 1905.
Figure intellectuelle originale, visionnaire, Précurseur de la géographie sociale, de la géopolitique, de la géohistoire, de l'écologisme et de l'écologie, communard, théoricien anarchiste, c'est un pédagogue et un écrivain prolifique, il était également végétarien, naturiste, partisan de l'union libre et espérantiste.
Quatrième enfant dans une fratrie de 14, fils du pasteur Jacques Reclus et de Zéline Trigant-Marquey (enseignante), Élisée est élevé jusqu'à l’âge de 8 ans par ses grands-parents maternels, à La Roche-Chalais en Dordogne, à la suite de la décision prise par son père de ne plus être pasteur rétribué.
En 1838, il regagne le foyer parental, à Orthez. En 1842, alors qu'il est âgé de douze ans, son père, qui souhaite le destiner à une charge de pasteur, l’envoie rejoindre son frère Élie à Neuwied, en Prusse sur les bords du Rhin, dans un collège tenu par des pasteurs luthériens Frères moraves. Mais Élisée supporte mal le caractère superficiel de l’enseignement religieux de cette école : il rentre en 1844 à Orthez en passant par la Belgique. Son séjour à Neuwied n'est cependant pas entièrement négatif : il a l’occasion d’y apprendre des langues vivantes (allemand, anglais, néerlandais) et le latin, ainsi que d’y rencontrer des personnalités qu’il reverra plus tard.
Avec son frère aîné Élie, jusqu'en 1847, il loge pendant quatre ans à Sainte-Foy-la-Grande où il est inscrit au collège protestant de cette ville pour y préparer le baccalauréat, obtenu à l'université de Bordeaux à l'été 1848. En 1848-1849, puis avec son frère Elie, il des études de théologie à la faculté de théologie protestante de Montauban. Ils en sont exclus à l'été 1849. C’est sans doute au cours de ces années qu’il prend goût à ce qui devait devenir sa conception de la géographie sociale. Élisée perd très vite la foi et est séduit par les idéaux socialistes de son époque.

À Orthez, apprenant le coup d'État du 2 décembre 1851, les deux frères manifestent publiquement leur hostilité au nouveau régime et leur engagement républicain. Menacés d’être arrêtés, ils s’embarquent pour Londres où ils connaissent l’existence miséreuse des exilés. En décembre 1853, il s’embarque pour La Nouvelle-Orléans ; C’est au cours de cette période qu'il est confronté à une nouvelle situation de domination, la société esclavagiste des planteurs. Révolté par la condition des esclaves dont il vit indirectement pendant près de deux ans (1854-1855), il sera un partisan indéfectible des Nordistes durant la guerre de Sécession.
En août 1857, Élisée arrive en France et se fixe chez son frère Élie, à Neuilly-sur-Seine. Tout en donnant des cours de langues étrangères, Élisée s’engage dans ce qui allait par la suite devenir sa principale occupation : il entre à la Société de géographie le 2 juillet 1858. Fin décembre 1858, la maison Hachette le recrute pour rédiger des guides pour voyageurs (guides Joanne), dont le Guide du voyageur à Londres et aux environs (1860), ce qui l’amène à parcourir la France et divers pays d'Europe occidentale (Allemagne, Suisse, Alpes italiennes, Angleterre, Sicile, Pyrénées espagnoles).
Durant la guerre franco-prussienne de 1870, puis la Commune de Paris, Élisée s’engage activement dans l’action politique et militaire. À l'automne 1870, pendant le siège de Paris par les Prussiens, il s’engage comme volontaire au 119e bataillon de la Garde nationale, puis dans le bataillon des aérostiers dirigé par le photographe Nadar qui devient un ami intime. Le 4 avril 1871, à l'occasion d'une sortie confuse à Châtillon, il est fait prisonnier le fusil à la main par les Versaillais.
Emprisonné au camp de Satory à Versailles, il est rapidement transféré en rade de Brest, au fort de Quélern, puis sur l’île Trébéron, avant de revenir en banlieue parisienne pour y être jugé. Il connaît en tout une quinzaine de prisons en onze mois de captivité. Sa renommée scientifique, ainsi que les réseaux créés par son frère Élie dans les milieux intellectuels et coopératifs britanniques, valent à Élisée une pétition de soutien regroupant essentiellement des scientifiques britanniques et réunissant une centaine de noms (dont Charles Darwin) : le 3 février 1872, la peine est commuée en dix années de bannissement. Élisée Reclus se refuse à signer un recours en grâce. Sa peine sera remise le 17 mars 1879. À la suite de sa commutation de peine, Élisée, sa compagne et ses deux filles séjournent en Suisse, à Lugano.
Pendant toute cette période, il rédige certains de ses grands textes géographiques : Histoire d’une montagne (1876, puis 1880 pour l'édition définitive chez Pierre-Jules Hetzel), ainsi que les premiers volumes de sa Nouvelle Géographie universelle, dont la publication est poursuivie régulièrement chez Hachette de 1875. Le manuscrit de l'ouvrage est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel. Lorsque E. Reclus retourne à Paris en 1890, il confie la « mappothèque » (collection de cartes) créée pour la Nouvelle Géographie universelle à Charles Perron, puis en fait don en 1893 à la ville de Genève. En 1904, C. Perron devient conservateur de ce dépôt cartographique et, en 1907, soit deux ans après la mort de Reclus, C. Perron fonde le musée cartographique, destiné à une pédagogie populaire de la géographie.
La Nouvelle Géographie universelle lue en français ou en traduction dans le monde entier, en Europe, en Amérique du Nord et du Sud aussi bien qu'en Australie, en Perse ou en Chine, lui vaut une célébrité internationale, unique pour un géographe de langue française et qui en fait, de son vivant, un égal en renommée planétaire de Victor Hugo ou de Louis Pasteur.
En 1892, les anarchistes sont de plus en plus étroitement surveillés par la police, et Élisée Reclus a presque achevé sa Nouvelle Géographie universelle, si bien qu'il décide d’accepter une proposition de l’Université libre de Bruxelles (ULB) qui lui offre une chaire de géographie comparée en lui décernant le titre d'agrégé de la Faculté des sciences. Ses cours doivent commencer en mars 1894, mais deux événements modifient son entrée dans une carrière professorale en Belgique. Le 9 décembre 1893, Auguste Vaillant lance une bombe à la Chambre des députés à Paris. Recherché parce qu'il a reçu la visite de Vaillant peu avant l'attentat, son neveu Paul Reclus est en fuite. Le géographe est jugé moralement coresponsable de l'attentat par les autorités judiciaires françaises. Au même moment, un texte de Reclus intitulé « Pourquoi sommes-nous anarchistes ? » est diffusé sur le campus bruxellois. Dans ce texte, il condamne la bourgeoisie, les prêtres, les rois, les soldats, les magistrats qui ne font qu’exploiter les pauvres pour s’enrichir. C'est un véritable appel à la révolution : l’unique moyen d’arriver à l’idéal anarchiste, c’est-à-dire à la destruction de l’État et de toutes autorités, par « l'action spontanée de tous les hommes libres ».
En 1903, il demande à son neveu Paul Reclus de s'établir à Ixelles pour l'aider à achever et éditer L'Homme et la Terre, qu'il rédige depuis 1895 sous le titre provisoire L'Homme, géographie sociale. Grâce à son frère géographe Onésime Reclus, ce dernier grand ouvrage est publié en feuilleton périodique puis en 6 volumes par la Librairie universelle à Paris, pour l'essentiel après sa mort (1905-1908) et sous le contrôle vigilant de Paul Reclus.
Le bannissement politique d’Élisée Reclus pour ses idées anarchistes a certainement été à l’origine de l’oubli relatif dans lequel il est aujourd’hui. Reclus ne désapprouve pas l'action de l'homme sur la nature, mais cette dernière doit répondre à des critères sociaux, moraux et esthétiques. L'un des aspects les plus marquants de sa personnalité, outre ses convictions libertaires, est sa faculté de penser et d'agir par lui-même. À 18 ans, il affirme : « Je ne veux avoir sur le front la marque d'aucun maître, je veux garder ma libre pensée, ma volonté intacte, ne rendre compte de ma conduite qu'à ma conscience ! ».